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Ray Lema: «La musique camerounaise souffre de la maladie des reins»

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Ray-Lema

Le célèbre pianiste, chanteur, guitariste et compositeur congolais a foulé le sol camerounais, le week-end dernier pour la première fois depuis 1982, date à laquelle il a sorti son premier album intitulé «Koteja». Invité du festival de théâtre et de musique, Scène Ebène, il a donné deux spectacles, vendredi 25 et samedi 26 mai 2012 dans les capitales politique (Yaoundé) et économique (Douala) du pays. Le Messager en a profité pour lui tirer quelques vers du nez, notamment en ce qui concerne le bilan de ce premier séjour en terre camerounaise, ses relations avec Manu Dibango et Etienne Mbappe, sa lecture de la musique camerounaise, les secrets de son succès depuis plus de 30 ans etc. Entretien.

Ray Lema: «La musique camerounaise souffre de la maladie des reins» ray-lema

Quel est le bilan de votre premier séjour en terre camerounaise?

J’ai été extrêmement bien accueilli par les gens. Tout le monde se plaint tout simplement que je sois venu assez confidentiellement. Je pense que c’est le directeur du festival qui m’a fait venir qui peut y répondre. Mais les gens pour qui j’ai joué ici étaient contents. A Yaoundé, ils ne voulaient plus partir. Chaque fois, beaucoup de palabres pour qu’on se sépare.

Et les différents publics de Douala et de Yaoundé, comment a vous les avez trouvés?

A Yaoundé, ils étaient plus nombreux. C’est un fait peut-être parce que la salle est plus grande. Je ne sais pas. Ici à Douala, j’ai constaté que les gens sont beaucoup plus vivants. A Yaoundé, ils applaudissaient très fortement mais leur chant était un peu limite. Or à Douala, votre chant est meilleur. Il faut dire que quand on arrive ici, on sent brusquement un réchauffement qui est assez particulier.

Qu’est-ce qui a finalement retenu votre attention au Cameroun?

Il y a une chose sur laquelle je dois insister, le Cameroun me plaît particulièrement. Depuis des années, je viens en Afrique faire des «Work shop». D’ailleurs avec Etienne Mbappe, pour relever le niveau des instrumentistes africains. Parce que très souvent en Afrique, quand on pose la question aux journalistes «qui sont vos grands musiciens?», ils citent tous les chanteurs et ils ne citent jamais leurs instrumentistes. Et normalement en Occident, les chanteurs ne sont pas appelés musiciens, ils sont appelés chanteurs. Le Cameroun, c’est le premier pays où je vois que le peuple connaît ses instrumentistes. Pour moi, c’est une découverte magnifique et j’ai découvert que les gens aiment écouter la musique instrumentale. C’est rare dans les autres pays africains; quand il n y a pas de paroles, ils sont perdus parce qu’ils n’ont pas l’habitude d’écouter ce genre musical. Vraiment, mention spéciale au Cameroun et je souhaite qu’il devienne un exemple pour les autres pays de la sous-région parce que c’est important que les instrumentistes montent le niveau pour que les chanteurs montent aussi le leur.

Parmi ceux qui vous ont accompagnés, il y a un Camerounais, Etienne Mbappe, un Cubain, Irving Acao et un Français, Nicolas Viccaro. Pourquoi ce brassage culturel?

Etienne parce que c’est un partenaire depuis longtemps. Pour moi, c’est un des musiciens, symbolique de la nouvelle vague de musiciens internationaux. Avec lui, je peux faire du ndombolo et du jazz. Il y a très peu de musiciens qui peuvent passer de l’un à l’autre au milieu d’une chanson ou d’un répertoire. Généralement les musiciens sont spécialisés. Il y en a qui sont des reggaemen, des jazzmen, des ndomboleman. Or nous en Afrique, on aime un peu de salsa, un peu de jazz, un peu de ndombolo, un peu du reggae aussi etc. Il faut savoir les maîtriser. Etienne est un exemple parfait de tout ça et les deux autres aussi. Chacun a cette ouverture qui n’a plus rien à voir avec les nationalités. C’est pourquoi on est tellement mélangé. Dans des pays, il y a des musiciens ouverts et d’aucuns confinés dans leurs styles.

 

En plus d’Etienne Mbappe, vous parlez de Manu Dibango qui vous a marqué parmi les musiciens camerounais. Pourquoi, à l’occasion de cette grande première dans son pays, il n’a pas fait partie de ceux qui vous accompagnent?

Il faut déjà préciser que ce n’était pas un orchestre mais un casting. Ici, ce sont des vedettes qui ont des orchestres derrière eux. Parce que ce sont des musiciens qui sont là pour eux. A peine sortis d’ici, demain, vous les verrez dans d’autres engagements. Etienne est un leader comme Irving. Ils ont chacun des groupes. Ils viennent servir la musique de Ray parce qu’ils aiment la musique de Ray.
C’est quoi la musique de Ray?

Celle que vous avez entendue. La musique d’un citoyen libre du monde. Je me sens libre de circuler dans le monde. Avant de venir ici, j’étais avec un orchestre à San Paolo. Je fais des musiques pour films, pour théâtre etc.
Que faites-vous pour que la relève soit assurée?

Je fais beaucoup de «Work shop» parce que je crois en l’éducation de la jeunesse. Je le fais dans mon domaine et je le demande à nos gouvernants. Il faut qu’on investisse massivement sur l’éducation pour l’avenir de ce continent. Si on investit dans l’éducation des jeunes, tous nos problèmes vont se résoudre d’eux-mêmes. Tout est mort aujourd’hui avec le manque d’analyse du petit peuple qui n’a pas d’éducation et d’information. Il se rabat sur les églises. Ils sont à genoux en train de prier dans plusieurs églises. C’est la mode aujourd’hui au Congo et un peu partout en Afrique. Je ne sais pas si Dieu va descendre pour venir résoudre nos problèmes. Je n’y crois pas. Dieu a déjà tout donné. Nous devons faire les choses de nous-mêmes. C’est pourquoi je chante «ata ndele».

Parlez-nous de ce reproche qu’on vous fait de ne pas trop souvent vous attaquer aux reins. Qu’en est-il?

Quand vous écoutez les musiques africaines, je prends l’exemple du Cameroun. Selon les informations que j’ai prises, vous avez en moyenne 266 ethnies différentes. Quand je regarde la télévision et écoute la radio ici (Cameroun) Ndlr), j’entends surtout le bikutsi et le makossa. Où sont passées toutes les autres musiques? Parce qu’il y a simplement des musiques qui sont faites avec des balafons, il y en qui sont simplement vocales etc. Mais parce que les gens ne peuvent pas boire et danser sur cette musique. Du coup, il faut qu’on la mette de côté. La chanson n’est pas intéressante parce qu’elle ne fait pas bouger les reins. Ecoutez, c’est une maladie des reins ou quoi? Moi j’aime bien les reins mais j’ai aussi un crâne (rires). Nous avons des problèmes qui sont de temps en temps situés au dessus des reins. On va faire quoi maintenant si toutes les solutions doivent se résumer aux reins?
Après avoir écouté la musique camerounaise comme vous le dites à travers les médias, quelles appréciations faites-vous d’elle en général?

Je préfère qu’on change de termes et qu’on parle plutôt des musiques camerounaises et non de la musique camerounaise. Parce qu’il y en a des milliers. Entre Etienne et Petit Pays, il y a un monde. C’est difficile pour moi de parler de ce qu’Ils font de façon globale. Il faut plutôt qualifier chacun d’eux de façon individuelle. Et éduquer le peuple à écouter chacun d’eux. Malheureusement, les musiques africaines sont en train d’émerger pendant cette période de show-biz. Alors qu’en Occident, ce n’est pas seulement le show-biz, ils font la différence entre la show-biz et la culture. Est-ce que voue avez déjà entendu un tube symphonique fait par un orchestre occidental? Ça n’existe pas. Mais dans toutes villes et dans tous les pays en Occident, il y a un orchestre symphonique qui est payé par le gouvernement avec nos taxes et nos impôts. C’est parce qu’ils veulent garder leurs traditions. Par contre chez nous en Afrique, le vieux qui fait de la musique traditionnelle, à côté d’un jeune qui met dies lunettes sur une vidéo avec des petites nanas, il n’y a pas match. Le vieux disparaît complètement parce qu’il fait du traditionnel. On voit seulement à la télévision, le petit parce que quoi? Il faut encourager les jeunes mais il faut aussi concevoir tout un programme où on valorise nos musiciens traditionnels. Il ne faut pas qu’ils disparaissent parce que les médias ne s’intéressent pas à eux.
En plus de 30 ans de carrière reluisant, quel est le précieux secret que vous pouvez confier à ces jeunes musiciens qui voudraient suivre vos pas?

Il y a Edison, un grand inventeur américain qui a dit une phrase qui était très juste à mon avis. Il dit que le génie, c’est 99% de travail et 1% de talent. En fait, le vrai génie, c’est le génie du travail. Si vous travaillez, il y a forcément quelques choses qui vous reviennent. Je continue de dire chaque fois aux jeunes, il faut savoir persévérer dans un travail. Et qu’être vedette n’est pas le plus important, ce n’est vraiment pas un boulet. Chez les Américains qui ont inventé le terme, ils appellent ça le show-biz. C’est le business du «showing off», c’est-à-dire, se faire regarder. Ce n’est pas un boulot qui peut élever un esprit. Il faut un autre boulot pour devenir une vedette. Et non prendre le vedettariat comme une fin en soi-même. A ce moment-là, tout va bien. Je pense que si les jeunes mettent leur énergie dans le travail, moi je pense qu’il y a des talents incultes. Souvent c’est des talents qui ne sont pas allés à l’école, ils sont doués naturellement. Imaginez qu’on se donne la peine d’éduquer ces talents, on aura des génies fantastiques ici.
Entretien avec Adeline TCHOUAKAK

 

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